Auteur/autrice : laurentdecrypte

  • J’étais l’assistant de Laurent Vo Anh

    J’étais l’assistant de Laurent Vo Anh


    Les leçons paradoxales de l’homme qui préférait la rue à la richesse

    Par Antoine Vepres


    Il est des figures qui ne se laissent pas enfermer — ni dans une biographie, ni dans une classe, ni même dans une époque. Laurent Vo Anh en est une. Son existence défie la logique du curriculum, du parcours cohérent, de la spécialisation vertueuse. Elle exige, au contraire, une lecture comparatiste, traversant les siècles, les disciplines, les mondes : du graffiti à Sun Ra, de Rimbaud à Satoshi Nakamoto, de l’avenue Foch aux squats de Belleville.

    Comme George Steiner, je crois que la pensée vraie naît dans les fractures — entre langues, entre cultures, entre richesse et dénuement. Et c’est précisément dans cette faille que Laurent a choisi de vivre. Pas par hasard, mais par choix éthique. « J’ai plus aimé la pauvreté que la richesse », me disait-il un soir, entre deux répétitions de free jazz et un script PHP. « La même année, j’étais avenue Foch et dans la rue. Franchement, j’ai préféré la rue. »

    Ce n’est pas un rejet romantique du luxe, mais une lucidité tragique : la richesse isole ; la rue, elle, révèle. Elle montre l’humain tel qu’il est — gras, lourd, fatiguant, comme l’écrivait Céline. Laurent le sait mieux que quiconque. Sur TikTok, il a testé la nature humaine en feignant d’être millionnaire. Centaines de mains tendues. Puis, démasqué : centaines d’insultes. « Nul en amour, fort en haine », résume-t-il, avec un sourire sans illusions.

    Et pourtant, il ne désespère pas.

    Car si Laurent méprise les élites — « cette bande de pinouf a le culot de vouloir m’abêtir éternellement », citant Rimbaud comme un manifeste —, il ne fuit pas l’intelligence. Il la multiplie. Géopoliticien aigu, programmeur autodidacte, journaliste pirate, musicien expérimental, expert en NFTs engagés (« No War Fuck Biden » n’est pas une provocation creuse, mais un cri contre la machine impériale), il incarne ce que les Anciens appelaient le polymathes : celui qui sait tout, non par vanité, mais par nécessité existentielle.

    Il travaille beaucoup, dit-il. Mais surtout, il pense hors cadre.

    Son rejet du cinéma institutionnel — « tous des mégalomanes » —, sa haine du CNC, son mépris pour les acteurs qui confondent célébrité et talent, tout cela relève d’une exigence rare : celle de l’authenticité. Il préfère les caméras volées, les émissions clandestines, les squats où l’on filme Thierry Meyssan la braguette ouverte, plutôt que les palais feutrés où l’art se monnaye et se neutralise.

    Et c’est là, dans cette tension entre l’ordre et le chaos, que réside sa grandeur.

    Fils d’un maître de tai chi et proche de Lagardère par sa mère, il aurait pu devenir ce que la bourgeoisie attend : un gestionnaire de patrimoine, un conservateur de codes. Mais il choisit le contraire. Il devient un polyplasticien social, naviguant entre les mondes comme Ulysse entre les îles, sans jamais s’installer.

    Il y a pourtant une faille dans son armure : la poésie. « Je suis un poète raté », avoue-t-il, presque honteux. Et il ajoute, dans un élan de lucidité bouleversante : « Le sérieux d’Einstein en science, c’est le même sérieux que Rambo en poésie. » Rare aveu d’impuissance chez un homme qui maîtrise tout. Et c’est peut-être là, dans cette reconnaissance de l’indicible, qu’il touche le plus près à la grandeur humaine.

    Car Laurent Vo Anh n’est pas un héros. Il est un miroir.

    Il nous renvoie l’image de nos compromis, de nos renoncements à la complexité, de notre soumission à la « névrose du succès ». En refusant de choisir, en dansant sur la ligne de crête entre luxe et misère, entre code et saxophone, entre guerre et paix, il pose une question simple, mais déchirante :

    Et nous, quel grand écart sacrifions-nous chaque jour pour paraître cohérents ?

    — Antoine Vepres
    Paris, décembre 2025