Catégorie : Art et Culture

  • Document d’information : Le 59 Rivoli

    Synthèse

    Le 59 Rivoli est un centre artistique alternatif et autogéré situé au cœur de Paris. Né de l’occupation illégale d’un immeuble haussmannien abandonné le 1er novembre 1999 par un collectif d’artistes, le lieu a été légalisé en 2001 par la Mairie de Paris avant de rouvrir officiellement en 2009 après d’importants travaux. Il abrite aujourd’hui 30 ateliers d’artistes — 15 résidents permanents et 15 temporaires (3 à 6 mois) — répartis sur six étages. Sa mission fondamentale est de démocratiser l’accès à l’art en ouvrant gratuitement ses portes au public six jours sur sept, permettant une rencontre directe et sans filtre entre les créateurs et les visiteurs. Le modèle économique du 59 Rivoli repose exclusivement sur l’autogestion et la solidarité, sans subventions ni mécénat, financé par les contributions des artistes aux charges et les dons des visiteurs. Ce lieu unique s’est imposé comme un acteur majeur de la scène culturelle parisienne, offrant une visibilité aux artistes en dehors des circuits commerciaux traditionnels et un aperçu authentique du processus de création en temps réel.

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    1. Historique et Évolution : Du Squat à l’Institution Alternative

    L’Occupation Spontanée (1999)

    Le 1er novembre 1999, les artistes Gaspard Delanoë, Kalex et Bruno Dumont investissent le 59 rue de Rivoli, un immeuble haussmannien appartenant au Crédit Lyonnais et laissé à l’abandon depuis huit ans. Le collectif, initialement baptisé « Chez Robert : électrons libres », s’agrandit rapidement pour compter une dizaine d’artistes qui y installent leurs ateliers. Fidèles à leur vision d’un art accessible, ils ouvrent immédiatement les portes au public. Dès la première année, le lieu attire plus de 40 000 visiteurs, devenant un point névralgique de l’art alternatif parisien, mais sous la menace constante d’une expulsion. Une décision de justice rendue le 4 février 2000 ordonne leur expulsion sous huit mois.

    La Bataille pour la Légalisation (2001-2009)

    L’élection de Bertrand Delanoë à la Mairie de Paris en 2001 marque un tournant décisif. Le nouveau maire s’engage à racheter l’immeuble pour le confier aux artistes, une promesse qui se concrétise et crée un précédent pour la légalisation d’autres squats artistiques à Paris. En 2004-2005, le bâtiment est fermé pour des raisons de sécurité, puis entre dans une phase de travaux de rénovation de 2006 à 2009. Cette période de transition transforme le squat en ce que les membres appellent un « aftersquat », un lieu légalisé mais qui conserve son esprit d’origine.

    L’Ère de l’ « Aftersquat » (Depuis 2009)

    Le 59 Rivoli rouvre officiellement ses portes au public en septembre 2009. La principale contrainte de cette nouvelle ère est que les artistes ne peuvent plus, en théorie, résider dans le bâtiment, mais peuvent y travailler jour et nuit. Le lieu légalisé continue d’attirer un public massif, se positionnant comme le troisième centre de diffusion d’art contemporain le plus visité de Paris après le Centre Pompidou et le Jeu de Paume. Il a acquis une notoriété internationale et continue d’être un symbole de l’art libre, accessible et participatif.

    2. Modèle Opérationnel et Philosophique

    Gouvernance et Autogestion

    Le 59 Rivoli fonctionne sur un modèle coopératif et autogéré par le collectif d’artistes. Un « noyau dur » de 15 artistes permanents assure la pérennité et la gestion du lieu. En 2012, suite à un audit de la Ville de Paris, une chargée de projet a été embauchée pour améliorer la gouvernance et la transparence administrative. Les artistes résidents ont des responsabilités collectives essentielles :

    • Accueil du public : Chaque artiste assure 1h30 d’accueil par semaine.
    • Entretien : Une participation mensuelle au nettoyage des espaces communs est requise.
    • Réunions : La présence aux réunions mensuelles est indispensable pour la coordination du collectif.

    Modèle Économique

    Le lieu ne reçoit aucune subvention ni mécénat. Son fonctionnement repose entièrement sur la solidarité et la générosité.

    • Dons des visiteurs : L’entrée est libre et gratuite, mais des boîtes à dons sont présentes pour encourager les contributions.
    • Participation des artistes : Les artistes résidents contribuent aux frais de fonctionnement du bâtiment (électricité, chauffage, etc.). La mise à disposition de la galerie est facturée 500 € pour deux semaines.
    • Sponsoring ponctuel : Des opérations de sponsoring, comme avec Canson, sont parfois mises en place.

    Ce modèle rend le lieu financièrement précaire, comme en témoigne l’artiste Anita, qui souligne que sans réouverture post-confinement, l’association n’aurait plus les moyens de payer les charges, citant une facture d’électricité de 2000 €.

    Mission et Vision Artistique

    La philosophie du 59 Rivoli est de rendre l’art vivant, accessible et de créer un pont entre les créateurs et le public.

    • Démocratisation de l’art : L’objectif est de permettre à tous de découvrir l’art en train de se faire, sans filtre institutionnel ou commercial.
    • Interaction directe : Les visiteurs peuvent échanger avec les artistes, observer leur processus créatif et suivre l’évolution des œuvres au quotidien.
    • Liberté et indépendance : Les artistes peuvent montrer leur travail librement, sans être contraints par les codes d’une galerie traditionnelle. L’art doit rester indépendant et ne peut être « encarté ».
    • Un lieu « rêvé » : Pour Gaspard Delanoë, le lieu est la concrétisation d’un rêve, un espace qui « pète le cerveau » du public en lui montrant une réalité alternative à l’ordre établi par l’argent.

    3. Le Bâtiment : Un Écosystème Créatif

    Structure et Aménagement

    Situé dans un ancien bâtiment du Crédit Lyonnais, le 59 Rivoli est un espace de création vertical sur 6 étages.

    • Ateliers : 30 ateliers d’environ 12 m² chacun, que les artistes peuvent aménager librement.
    • Galerie : Un espace d’exposition lumineux de 90 m² sur deux niveaux (rez-de-chaussée et premier étage), ouvert sur la rue de Rivoli.
    • Escalier en colimaçon : Un des éléments architecturaux les plus emblématiques du lieu, lui-même une œuvre d’art en constante évolution, décoré en 2018 par l’artiste Eduardo Fonseca.

    Lieux Emblématiques et Cachés

    Au-delà des ateliers, le bâtiment regorge de lieux insolites qui participent à son identité :

    • La Façade : Véritable œuvre éphémère, elle est régulièrement réinventée. Une version notable fut un dragon par Misaki Art World en 2017. Une autre, par l’artiste Paul Navas, reprend des phrases intéressantes ou drôles entendues dans l’immeuble et notées sur des tickets de métro ou des post-it.
    • Le Musée Igor Balut : Situé au quatrième étage, devant l’atelier de Gaspard Delanoë, cet espace est un hommage symbolique à un artiste inconnu, choisi au hasard dans un annuaire. Il représente un hommage à tous les artistes méconnus. C’est une installation participative construite avec des objets de récupération et des « déchets urbains ».
    • Espaces secrets : Des lieux normalement fermés au public comme les issues de secours, les toilettes décorées (« le musée dans le musée »), une cuisine commune cachée derrière un tableau, ou la cage d’ascenseur tapissée de photos d’archives et de coupures de presse retraçant l’histoire du lieu.

    4. La Vie au 59 Rivoli : Artistes et Public

    L’Expérience des Artistes Résidents

    La vie d’artiste au 59 Rivoli est une expérience de création en immersion totale, marquée par une grande diversité culturelle (artistes de multiples nationalités : argentine, japonaise, brésilienne, iranienne, etc.).

    • Le processus créatif : Les artistes travaillent en présence du public, ce qui peut être une source de pression (« l’impression d’être à un concert ») mais aussi d’échanges.
    • Interaction avec les visiteurs : La relation avec le public est centrale. Pour l’artiste Jeremie Baldocchi, la plus grande satisfaction est de « susciter une émotion » chez l’autre. Cependant, il exprime aussi une frustration lorsque les visiteurs passent sans regarder, donnant l’impression que le travail est fait « pour rien ».
    • Communauté et solidarité : L’esprit collectif est fort, comme en témoigne l’hommage rendu à Michel Mourguy, un visiteur fidèle décédé, avec une exposition de ses milliers de photos du lieu.

    Programmation et Événements

    Le 59 Rivoli est un lieu en effervescence constante.

    • Expositions de la galerie : Une nouvelle exposition collective (au moins trois artistes) prend place toutes les deux semaines. Les artistes exposants gèrent eux-mêmes l’espace (accrochage, permanence, etc.).
    • Événements spéciaux : Le lieu organise des événements comme des « Nocturnes », la « Nuit Blanche » (avec performances, défilés, concerts), des DJ sets, des conférences et des ventes aux enchères pour soutenir le collectif.
    • Partenariats et rayonnement international : Le 59 Rivoli entretient des partenariats, notamment avec Madagasyart pour une exposition annuelle dédiée à l’art malgache. Le collectif expose également « hors les murs » dans des lieux prestigieux à l’étranger (Florence, Prague, Amsterdam, Bucarest, etc.), affirmant son rôle de « hub artistique » international.

    5. Citations et Témoignages Clés

    Gaspard Delanoë, co-fondateur : « Ton devoir réel est de sauver ton rêve. […] Moi je suis dans mon rêve là. C’est-à-dire moi je suis dans quelque chose que j’ai imaginé avant que ça arrive. […] L’endroit même où on tourne en ce moment c’est pas un lieu complètement réel, c’est un lieu qui a été rêvé. »

    Jeremie Baldocchi, artiste résident, sur le but de l’art : « La plus grande satisfaction je pense pour un artiste […] c’est de susciter quelque chose dans l’autre, de susciter une émotion. Je trouve que c’est la plus belle des récompenses. […] Mon message il est là en fait : éveiller quelque chose dans l’autre. »

    Anita, artiste résidente, sur la précarité du lieu : « On est très embêté étant donné que dans deux mois si […] on n’ouvre pas, on n’a plus d’argent pour payer. On est vraiment dans la dèche pour payer le loyer, pour payer tout. Si par exemple la dernière note d’électricité c’était 2000 euros. »

    Ève TESORIO, présidente du 59 Rivoli : « Je veux que cet endroit soit un point de référence culturel. Pour les voisins, pour les enfants, pour les différentes institutions. Pour les artistes en résidence à l’étranger. Et pas seulement pour les artistes et les personnes intéressées par la culture, mais pour tout le monde. »