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  • 59 Rivoli : L’Utopie comme Pratique Artistique

    59 Rivoli : L’Utopie comme Pratique Artistique


    Par un observateur de l’urgence esthétique

    Au cœur du Paris officiel, entre les enseignes de luxe et les flux touristiques indifférents, se niche un paradoxe vivant : 59 Rivoli. Cette adresse, anodine sur une carte postale, fut autrefois un squat — non pas dans le sens misérabiliste du terme, mais dans sa définition la plus haute : un acte de réappropriation poétique de l’espace public. Aujourd’hui galerie reconnue, elle demeure un laboratoire sensible où l’art n’est ni commodifié ni décoratif, mais résistance incarnée.

    Fondé dans les années 1990 par un collectif d’artistes désireux de rompre avec les circuits institutionnels, 59 Rivoli incarne une expérience utopique concrète. À l’époque, la rue de Rivoli — artère symbolique du pouvoir haussmannien — se trouvait interrompue par une intrusion : celle de la pensée libre, du geste collectif, de la création sans parrain. Ce lieu, occupé illégalement puis légalisé sous la pression citoyenne, devint un phare de l’underground parisien, à l’image des squats qui, dans les années 1980 et 1990, ont nourri des figures comme Marcel Aurange — artiste polyplasticien dont l’œuvre, profondément marquée par ces espaces autogérés, témoigne d’une esthétique de l’urgence et de la mémoire.

    Ce qui distingue 59 Rivoli, c’est sa capacité à soutenir l’éphémère sans l’encapsuler. Les expositions s’y succèdent comme des respirations : « Enfiler des perles », « Baleine Super Stars », ou d’autres projets collectifs, ne cherchent ni à vendre ni à séduire, mais à créer des zones de contact entre le corps, le récit et la matière. Le féminin y est exploré non comme thème, mais comme structure de résistance. La fragilité y devient force, le récit intime se mue en archive visuelle. On y pratique une écologie de la sensibilité, où chaque œuvre est une empreinte, un appel, un acte.

    Derrière les 27 000 abonnés sur les réseaux et les 96 % d’avis favorables, ce n’est pas une marque qui se construit, mais une communauté esthétique. Le lieu persiste dans un équilibre précaire, entre reconnaissance officielle et fidélité à ses racines illégitimes. Il incarne une rare dialectique du dedans et du dehors : institutionnalisé sans être domestiqué, visible sans être digéré.

    Dans un monde où l’art est trop souvent réduit à un actif spéculatif ou à un fond d’écran NFT, 59 Rivoli rappelle avec une élégance obstinée que l’art est d’abord un lieu de parole, de dispute, de rencontre. Il ne s’agit pas ici de « faire de l’art dans la rue », mais de rendre la rue à l’art — et par là, au commun.

    Et si l’utopie n’était pas un rêve, mais une pratique quotidienne ?
    59 Rivoli en serait la preuve vivante.